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Pourquoi un pompier n’aime pas le changement

 

 

 

 

 

 

 

 

D’un, ce n’est pas vrai du tout. Un pompier aime le changement. En fait, il n’a pas le choix…

Quand t’es un pompier, t’es sûr de rien dans la vie.

  • Tu vis avec l’incertitude de ne jamais revenir vivant de ton quart de travail;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas savoir comment réagira le feu ou la structure du bâtiment lors d’un incendie;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas savoir quel produit toxique tu respires lors d’un appel pour odeur suspecte ou lorsqu’il y a de la fumée qui émane d’un incendie;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas pouvoir sauver ton prochain patient lors d’un appel de premier répondant;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas savoir quand tu répondras à ta prochaine intervention;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas savoir avec qui tu travailleras;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas savoir avec quel véhicule ou avec quels équipements tu interviendras;
  • Pour les temps partiel, tu vis avec l’incertitude de ne pas savoir quel salaire tu feras ce mois-ci;
  • Tu vis avec l’incertitude de ne pas être présent lors des moments marquants de tes enfants;
  • Tu vis avec l’incertitude de devoir travailler lors des congés fériés incluant le long congé des fêtes;
  • Tu vis avec l’incertitude de souffrir d’insomnie à cause des horaires de travail atypiques;
  • Tu vis avec l’incertitude de voir ta conjointe te quitter car elle en a marre d’être seule pour tout faire à la maison;
  • Tu vis avec l’incertitude de développer une forme de cancer associée au métier au cours de ta carrière ou après-carrière;
  • Tu vis avec l’incertitude d’avoir des flashbacks de tes interventions une fois rendu à la maison;
  • Bref, l’incertitude est omniprésente car « il n’y a jamais deux interventions qui sont identiques».

Comment rester sain d’esprit dans tout ce changement? Comment s’assurer de pouvoir se regrouper et revenir en forme le lendemain matin pour servir le citoyen avec la même passion? Le pompier a besoin de points d’ancrage. Il a besoin de ces petits moments prévisibles qui font en sorte qu’il peut trouver du réconfort dans sa journée. Des petits moments qu’il contrôle parfaitement.

Pour travailler en gestion du changement depuis plusieurs années, je remarque chez les pompiers deux points d’ancrage qui semblent être généralisés.

Le premier est celui que le pompier se fabrique lui-même : Les petites habitudes! Les pompiers sont des gens pratiquement obsessifs-compulsifs sur certaines sphères de leur vie. Ils portent toujours les mêmes vêtements pour les mêmes occasions, ils stationnent toujours leurs véhicules de la même façon au même endroit, ils s’assoient toujours à la même place pour manger, ils mangent toujours les mêmes menus dans les mêmes restaurants, ils racontent toujours les mêmes farces aux autres gars, ils draguent toujours les filles de la même façon, ils vont toujours s’entraîner à la même place au même moment de la journée, ils disposent toujours leur équipement de protection individuel ou vêtements de la même façon, ils travaillent toujours selon les mêmes méthodes, etc. Ces moments de certitude… sur lesquels il a le parfait contrôle… servent de réconfort pour le pompier. Des moments qui feront en sorte qu’il se retrouvera finalement seul avec ses propres valeurs et sa propre personne… en paix avec lui-même.

L’autre ancrage, celui qui est offert par l’employeur et qui vient en complément avec les risques du métier, c’est de pouvoir compter sur un fond de pension à prestation déterminée à la fin de sa carrière. Ce point d’ancrage, il l’a accepté lors de la signature de son « package à un million de dollars » en début de carrière. Il lui a permis de se construire une image réconfortante de son après-carrière à titre de pompier, une aspiration à une existence plus stable, plus prévisible. Un pompier est prêt à sacrifier la plupart des points d’incertitude énumérés précédemment en échange d’un peu de quiétude à la fin de sa carrière.

Quand un employeur enlève un des points d’ancrage à un pompier, celui-ci perd ses assises. Il perd la base de son existence. Il perd sa rationalité. Il perd les seuls moments qui lui restent pour se retrouver seul avec l’homme derrière l’armure. Il perd l’image du fil d’arrivée de sa carrière. C’est d’ailleurs ce désespoir qui le pousse parfois à adopter des comportements irrationnels face à la situation. À force de se chercher, le guerrier disparaît. Le pompier devient démobilisé à tout jamais.

Le gestionnaire qui aura compris cette dure leçon et qui sera enclin à protéger ces ancrages chez son personnel deviendra maître dans l’art de gérer le changement en sécurité incendie.  

 

Par Patrick Lalonde, Président d’ICARIUM Groupe Conseil